Maraîchage suite (et c’est pas terminé)

J’en ressors épuisée le dos courbé les jambes vides, et j’y retourne inlassablement y trouver le grand air, la respiration, les éléments, l’usage de mon corps tout entier.
J’en ressors révoltée de voir comment la société maltraite celles et ceux qui nourrissent les humain.e.s, et j’y retourne inlassablement y trouver la paix.
J’en ressors terreuse boueuse graisseuse, et j’y retourne inlassablement me laver l’esprit de ses encombrements inutiles.

Le maraîchage m’a happée. Finie l’époque où je ramassais les pommes les blettes et les panais par kilos dans les poubelles débordantes de nos magasins urbains. Maintenant je veux les faire pousser, les chouchouter, les cueillir puis les cuisiner, les manger, les partager.

Alors j’apprends que les endives poussent à l’abri de la lumière, que les salades sont parfois sous cloche, et que les céleris raves peuvent avoir vraiment beaucoup de cheveux poilus.
Je fais connaissance avec les mycorhizes, les collemboles et autres myriapodes, les meilleurs alliés au jardin.
J’essaie de comprendre ce satané rapport carbone/azote et je replonge dans mes cours de chimie du lycée : me voilà en train de taper atome, nucléon, électron, anion, cation dans Wikipédia (c’est pas gagné).
Je découvre en même temps l’intérêt que des générations de paysan.ne.s ont trouvé au travail du sol puis à sa mécanisation, et l’urgence de s’en passer au maximum pour préserver la planète.

Je plonge vers l’immensément petit de la vie du sol. Je n’oublie pas de lever la tête et qui vois-je arriver, à pied ? Des tous jeunes hommes en sweats et baskets, qui traversent maintenant les cols des Alpes les pieds dans la neige et la glace, poursuivis par des humain.e.s armé.e.s de caméras thermiques, chiens et armes. J’aimerais tellement pouvoir déjà leur tendre un bol de soupe chaude confectionnée avec amour et avec mes légumes.

Une matinée maraîchage sous le soleil d'hiver.

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Vous les bêtes, venez comme vous êtes

Il y a eu le remembrement, intensif, parce que l’agriculture se devait de l’être, intensive.
Il fallait gagner de l’espace, du temps, agrandir, rassembler, faire circuler les machines, produire plus, plus vite.
Il y a eu la bétonisation, les routes, autoroutes, centres commerciaux, zones pavillonnaires, aéroports, lignes TGV.
Il fallait construire, optimiser, consommer, loger, se déplacer partout, plus, plus vite.

C’était du lourd, du rapide, de l’efficace, du radical, du sans-mesure.
Au prix de centaines de milliers de kilomètres de haies arrachées, d’arbres coupés, de zones humides asséchées, de prairies ensevelies, des sols lessivés tués. Le travail d’orfèvre de générations de paysannes et paysans balayé. Tristesse inouïe.

Mais plus discrètement, l’air de rien, une poignée d’animaux humains recréent les conditions d’accueil pour tous types d’animaux non-humains.

Elles et ils cueillent en forêt des toutes jeunes pousses et les replantent un à un pour en faire une haie. Troëne, laurier-tin, sorbier, viorne lantane, chêne, aubépine. Pour que les insectes reviennent, que les abeilles aient des baies toute l’année, que renards et autres chevreuils puissent à nouveau circuler et rejoindre les bois disséminés.
Comptent les trous de pics noirs dans les hêtres, hors de question d’abattre ceux-là.
Posent des nichoirs pour les mésanges, les rouges-queues noirs, se réjouissent de voir que la chouette chevêchette a rappliqué.
Une hermine a été aperçue ? Vite, une pierrier est mis en place pour s’assurer qu’elle trouvera refuge durablement. Peut-être ainsi la belette en profitera aussi ?
La mare creusée en contrebas a vite accueilli crapauds et grenouilles. Et cet oiseau, qui est-il ? Les jumelles vite dégainées permettent de l’identifier : la bergeronnette des ruisseaux, joie sur les visages. L’invitée de choix restera néanmoins la chauve-souris, accueillie en héroïne !

Quelle poésie dans les noms, quel engagement dans chaque acte.
Et voilà la biodiversité qui regagne du terrain, un peu, tout doucement.
C’est tellement rien, mais c’est déjà tellement.

Pépinière
Mise en pépinière de jeunes arbres.

Nature, ma fascination

C’est bien, le temps.

Avec lui, j’arpente les chemins de ma nouvelle région.
Tous les chemins : les chemins forestiers, les sentiers, ceux qui montent, descendent, s’enfoncent dans la forêt, longent les crêtes. Les chemins balisés ou non, ceux que je retrouve sur les cartes et ceux qui apparaissent au creux d’un virage, ceux qui vont quelque part et ceux qui s’arrêtent au milieu de nulle part.

Je prends le pouls, repère les orientations, la trajectoire du soleil, les variations de végétation, identifie les sommets et le plus souvent n’y arrive pas, découvre les petits ruisseaux, ceux à sec et ceux qui me rafraîchissent.

C’est magique.

Au printemps, c’était les fleurs. Des dizaines d’heures à tenter de les identifier d’après mes photos de balades (merci Qwant, mon moteur de recherche qui ne me trace pas, enfin j’espère – et pour les plus connectés d’entres-vous, Plantnet). Et petit à petit, comprendre leur composition pour les retrouver plus facilement. Le regard change et s’affute, doucement.
Structure de la plante, forme de l’inflorescence, contour et implantation des feuilles. Pétale, sépale, pédoncule, les mots sont déjà poésie. Ainsi en est-il de leur nom : la catananche bleue s’appelle aussi la cupidone, la nigelle de Damas répond aussi au doux nom de cheveu de vénus, à celui plus effrayant de diable dans le buisson. La buphtalme à feuille de saule se nomme également œil de bœuf.

Tiens, voici quelques fleurs de printemps pour colorer votre rentrée.

La cupidone, que j’ai mis du temps à distinguer de la chicorée sauvage !
Oeil de boeuf
L’oeil de boeuf, c’est la photo d’en-tête du blog.
Orchidée pyramidale
Une orchidée sauvage, peut-être la pyramidale.

Et les plantes comestibles, bien sûr, parce que j’aime manger, et c’est encore meilleur quand c’est gratuit. Mais là, je suis tombée sur un os : pour bien les identifier, rien de tel que d’observer les fleurs. Mais pour bien les manger, rien de tel que de les ramasser avant la floraison. Hum. Bref, je me suis entraînée pour l’année prochaine. Et alors là, à moi salade de chicorée sauvage, oseille des prés et carottes sauvages – promis, si j’ai un doute avec la cigüe, je ne la mange pas. Je serai mieux préparée encore à la saison des noix vertes pour le vin, des fleurs de sureau pour du sirop, des mûres avant qu’elles soient trop sèches.

Carotte sauvage
La carotte sauvage, reconnaissable par la petite fleur pourpre en son centre.

Et l’automne est là, arrivé bien vite. Je surveille les feuilles, certaines changent déjà de couleur. Et depuis quelques jours, sur les chemins, sont apparues de nombreuses mantes religieuses. Quoi, les insectes aussi auraient des saisons ? (oui, je pars de loin) Je cours m’en enquérir. Oui, nous sommes en pleine période de l’âge adulte de celles-ci, et de reproduction.

Vous me trouverez naïve, mais je ne m’en remets pas de tant d’émotions.

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Fichtre, les insectes aussi, ont des saisons !

Je peux, nous pouvons, le pouvoir

Mes mains peuvent, mon cerveau peut, les émotions pleuvent.
Retrouver du pouvoir, c’est ce qui me transporte dans le doïtyourself-faisletoimême.
Oh pas du pouvoir sur autrui, pas celui de ceux honnis.
Le pouvoir de soi.

Cueillir des plantes sauvages, fabriquer de la lessive ou du savon, accompagner la croissance de tomates, construire un four solaire, pétrir du pain, réparer son vélo.
Et bâtir, en 3 mois, sa maison.

C’est l’air du temps ou bien un retour en arrière, la mode ou bien l’histoire qui se répète, le retour du bon sens ou bien se compliquer la vie.
Un truc de privilégiés, aussi ? J’espère pas mais ça me fait une belle jambe.

C’est surtout la puissance retrouvée.
C’est démystifier les savoirs.
Décloisonner les connaissances, les voir circuler, y contribuer.
Plonger au-delà de son métier, de sa spécialisation, de son rôle.
Actionner ses mains et son cerveau, comprendre et apprendre, partager.
Faire ensemble, avec. Faire sans.

Se sentir capable, être capable, se voir capable.
C’est incroyable comment ça rend plus fort.e.

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Et en 3 mois, elles et ils construisirent une maison.

Stage en maraîchage, jour 10 : maraîchage 1, moi 1

En quelques jours, je ne voulais déjà plus que ce stage cesse.
J’avais pris goût à ces journées dehors, sous le soleil brûlant le plus souvent, penchée sur des rangées de fleurs et légumes.

J’aimais classer puis repiquer les jeunes plants de poireaux. Désherber les oignons. Faire peser tout le poids de mon corps sur la grelinette pour ramasser les patates. Effeuiller l’origan et ne garder que les fleurs pour en faire des bouquets. Cueillir les framboises et manger celles qu’on ne vendra pas. Confectionner des bottes d’ail frais. Tailler les tomates en enlevant les gourmands. Remplir des caisses débordantes de légumes, fleurs et plans pour le marché.

J’aimais être accompagnée dans mon ignorance et mes découvertes par les mots bienveillants, rassurants et précis de Sandra – entrecoupés de 1000 anecdotes et de rires joyeux. Discuter sans fin avec elle, qui porte fièrement son statut de paysanne-maraîchère-militante de l’agriculture paysanne. La côtoyer et me nourrir de ses expériences, de sa force, de sa détermination, elle qui reste debout dehors chaque jour, ancrée dans la terre et la vie.

J’aimais tellement être sale de partout ! (C’est mon côté Mimi Cracra.)

J’aimais le repos du midi, manger des légumes ramassés quelques minutes avant. Plonger dans la rivière fraîche pour reprendre des forces. Puis le soir, laisser couler l’eau sur mon corps et voir la terre s’accumuler au fond de la douche. Dormir tôt d’un sommeil profond.

Mais peut-être ce que j’ai le plus aimé, c’est la sérénité que j’y ai trouvé.
La répétition des gestes m’a offert un chemin d’accès vers l’ici et maintenant, j’ai avancé dans cette inlassable quête qui est la mienne.
Les sons des nos mouvements et de la nature ont fait taire pendant de précieuses heures le brouhaha du monde, de ses horreurs et de ses scandales inutiles.

Il n’y avait que nous, que moi et la nature, les légumes, les plantes, les fleurs.
La joie était immense.

Finalement, ce n’était peut-être pas un stage en maraîchage, mais un stage de méditation.

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La rivière qui chaque midi a accueilli mon corps fourbu.